N° 338 (novembre 2025), Contrepoint

Les choses sont là, dis­so­ciées, décrites dans leur dis­sem­blance, l’écart le plus min­imes entre elles qui per­siste, s’élargit, suf­fit à les établir. Les impres­sions s’annulent, se dis­sipent, sans que rien ne sub­siste d’elles, ne sont plus que sen­sa­tions momen­tanées, séries brèves, dis­jointes, déliées, frag­men­taires, sans durée, qui ne lais­sent aucun sou­venir. Une idée demeure, dif­fuse, en sus­pens, cher­chant encore sa for­mu­la­tion, sa pro­pre géométrie. Des fig­ures passent, irréelles, à la lisière d’un autre plan. J’essaie de main­tenir les images, mais elles ne s’articulent pas, se dépla­cent, se replient, échap­pent à toute lec­ture. Toutes les pos­si­bil­ités s’ouvrent, simul­tanées, indis­tinctes, s’assemblent, puis s’annulent dans un même geste. La fac­ulté d’expliquer se réduit, devient inter­valle. J’essaie de. J’essaie. J’essaie encore. Je tente de penser un mou­ve­ment sans repère. Les phras­es s’annulent, se défont, cha­cune effaçant la précé­dente, étab­lis­sant un autre seuil. Les gestes devi­en­nent abso­lus, détachés. Le corps devient une forme fluc­tu­ante. Les mots se suiv­ent, s’accélèrent, sans qu’un sens ne se détache, sans que n’émerge une tra­jec­toire sta­ble. Sens et signes se pré­cisent, se retirent, se dis­sol­vent. La représen­ta­tion devient con­forme à la pen­sée, l’imite, par­fois la con­trarie. Les résis­tances s’accroissent, infimes, à peine vis­i­bles et pour­tant là. Je n’arrive plus à. Je n’arrive plus à. Chaque forme agit comme un sig­nal, une direc­tion non tracée. Il faut se dépren­dre, se dégager, entr­er dans le flux. Je pour­su­is. Je pour­su­is. Je ne suis pas. L’esprit dérive, tra­ver­sé, innervé d’interruptions, d’influx, de liaisons, d’identités et de leurs échos per­sis­tants. Je retranche une à une les pos­si­bil­ités descrip­tives. Chaque phrase défait la précé­dente, s’érige seule, sans suite, sans con­tra­dic­tion, se veut autonome, close. Cha­cune est un sys­tème autonome, min­i­mal, une con­struc­tion aléa­toire explicite qui ne peut sug­gér­er aucune suite, refuse toute con­ti­nu­ité, qui résiste à toute inter­pré­ta­tion. Je pour­su­is. Les choses— pro­priétés, cor­re­spon­dances — s’effacent. Je pour­su­is. Je pour­su­is. Je ne suis plus là et je ne dis rien.